Bitcoin : la reine des cryptomonnaies

Pourquoi le bitcoin est la reine des cryptomonnaies ?

Il existerait à l’heure actuelle plus de 1500 cryptomonnaies dans le monde.

Et pourtant, le bitcoin reste la plus connue, la plus citée, la plus analysée, la plus décriée… Née seulement en 2009, elle a vite acquis le surnom de « reine des cryptomonnaies ». Pourquoi ? Les raisons sont multiples, entre légende soigneusement entretenue et fantasmes, entre arnaque mondiale et révolution monétaire…

Une naissance légendaire

La naissance du bitcoin elle-même est entourée de mystères. Pour beaucoup, elle est la première cryptomonnaie, or ce n’est pas tout à fait vrai.

En 1998, Wei Dai travaille au sein du groupe de recherche sur la cryptographie de Microsoft. Dans un document aujourd’hui quasiment historique, il pose les bases de la b-money, l’ancêtre du Bitcoin. Il explique être fan de l’approche « punk » de la cryptographie de Tim May ou crypto-anarchisme (cypherpunk).

Pour qu’une communauté autonome fonctionne, il lui faut pouvoir compter sur un moyen d’échange, une sorte de monnaie mais… « anarchiquement » produite et gérée. Ou du moins sans interventions extérieures, et encore moins celles d’un gouvernement.

En un court texte (1), il décrit ce que serait une telle monnaie qu’il appelle : b-coin. Ses réflexions serviront de base à toutes les futures cryptomonnaies : une monnaie virtuelle, un réseau décentralisé, une vérification des échanges par le plus grand nombre, et surtout sans la main-mise de gouvernements ou organismes bancaires ou de contrôle.

En 2005, Nick Szabo crée sur le même modèle le Bit Gold. L’aspect inviolable et infalsifiable est réfléchi : il introduit l’idée de valider les transactions grâce à des « preuves de calcul ». La monnaie ne verra pas le jour faute de soutien.

Le 1er novembre 2008, le bitcoin est décrit pour la première fois dans une publication rédigée par un mystérieux personnage – ou un groupe de développeurs – se cachant derrière un « faux nom », Satoshi Nakamoto. Ce Nakamoto présente aussi la première base de données blockchain évitant les fraudes. Dans la longue liste de gens susceptibles d’être le quasi-mythique Satoshi Nakamoto, on trouvera bien évidemment… Nick Szabo et Wei Dai.

Le 3 janvier 2009, à 18 heures 15 minutes et 6 secondes, le premier bloc est créé, un peu dans l’indifférence générale. Il entrera dans la légende sous le nom de Bloc Genesis. (2)

La première transaction de 10 bitcoins a lieu peu de temps après, entre Satoshi Nakamoto et Hal Finney, un développeur cryptographe anarchiste qui, en 2004, a mis au point « la preuve de travail réutilisable » qui servira à sécuriser les échanges de la future monnaie virtuelle.

Quelques mois plus tard, après de timides échanges, le bitcoin est estimé à 0,001 dollar, alors que, rappelons-le, il n’a aucun cours légal.

Le 22 mai 2010, le développeur Laslo Hanyecz achète deux pizzas totalisant 41 dollars, avec 10000 bitcoins à Jeremy Sturdivant. Depuis ce jour-là, le 22 mai est devenu The Bitcoin Pizza Day, certaines enseignes de pizza faisant des ristournes aux possesseurs de bitcoins. Nous sommes là en pleine « geek culture », qui sacralise de tels moments « historiques ». C’est aussi la période où Satoshi Nakamoto disparaît peu à peu du web.

La même année, le bitcoin passe de 0,008 $ à 0,08 $ en 5 jours. Le 12 décembre, Satoshi Nakamoto annonce qu’il quitte le projet dans son dernier message public.

En avril 2011, dans son dernier échange privé connu, Nakamoto explique qu’il ne veut plus qu’on parle de lui comme un « mystérieux personnage » dans les médias : cela donnerait à son invention un côté « pirate », hors-la-loi, qu’il conteste. Il préférerait plutôt qu’on mette en avant le côté open source de son projet et qu’on donne aux développeurs la place qu’ils méritent dans le monde de l’informatique. Ce sera son dernier message.

En 2012, WordPress accepte les paiements de ses services en bitcoins, donnant ainsi une vitrine énorme à la monnaie virtuelle. La fin de l’année voit s’enchaîner les rapports officiels sur les monnaies virtuelles, certains organismes financiers communiquent leurs intentions « d’officialiser » quelques pratiques virtuelles… Les cours s’affolent avec des records pratiquement tous les 15 jours.

En décembre 2017, le cours du bitcoin est évalué de 17 000 euros à presque 20 000 euros suivant les plateformes.

En juin 2019, Facebook annonce son intention de lancer sa « monnaie numérique », le libra.

La monnaie de tous les fantasmes

En peu de temps, le bitcoin est devenu une vraie star qui a essaimé hors du petit monde des geeks cypherpunks vers le monde financier et économique, puis le monde entier. Pourquoi ? Il est toujours difficile de comprendre les causes profondes d’une célébrité, d’une mythologie, aurait probablement dit Barthes.

Voici quelques pistes pour essayer de cerner cet engouement.

Un fonctionnement incompréhensible pour la plupart de gens

Miner des bitcoins pour des blockchains cryptées, virtualité de la monnaie, algorithmes à tous les étages, peer-to-peer, wallets, mots de passe de 52 chiffres, bitcoin divisible à la huitième décimale ou « satoshi », énorme masse de calculs pour la création d’un seul bitcoin, etc…

Tout ce jargon technophile écarte d’emblée l’ensemble de la population qui n’y comprend rien… Cette aura de mystère autour du fonctionnement même de cette « monnaie », véritable manne informatique tombée du ciel, engendre une vraie fascination. L’incompréhension génère aussi une caste : ceux qui ont compris (ou font semblant) et possèdent un peu de cette monnaie… et les autres.

L’or virtuel 

Dès les premiers pas du bitcoin dans le système monétaire international, un parallèle avec l’or est établi. On « mine » du bitcoin. Le nom même se rapporte à une pièce de monnaie : coin (et non pas un billet : note). Cette pièce qui n’existe pas est toujours représentée en jaune avec un B majuscule barré par deux verticales, comme le dollar. Alors, il est simple pour les communicants toujours friands d’images d’Épinal de filer la métaphore et de parler de ruée, de bandits (un jeu s’appelle même Bitcoin Bandit), de flambée des cours… Alimentant une fois de plus les fantasmes.

Au pays du Bitcoin Levant 

Quoi de plus énigmatique qu’un mystérieux développeur venant soi-disant du Pays du Soleil Levant : le Japon ? Le Japon, terre de tous les mystères et les fantasmes depuis des centaines d’années, est aussi très apprécié par le monde des bidouilleurs informatiques.

Et le nom lui-même : Satoshi Nakamoto porte sa part de mystère.

En effet, il est ardu de traduire un nom japonais, entre les différentes écritures, le même caractère qui peut avoir différentes significations, etc. Naka peut s’entendre, entre autres, comme « milieu » ou « central ». Pour « Moto » c’est plus compliqué, il peut s’agir d’un « livre », d’une « histoire » ou « fondation », « origine ».Pour « Satoshi », les traductions sont encore plus difficiles car le mot peut être écrit de beaucoup de façons différentes. Sato peut signifier : « Intelligent » ou « sucre » en passant par « lieu de naissance » ou « village ». Quant à « Shi », il peut s’écrire de 10 façons différentes avec autant de significations : samouraï, intention, directeur, flèche, délicieux, etc.

Vous l’aurez compris, les combinaisons sont infinies, mais certaines se révèlent troublantes. Rappelons encore une fois l’engouement du petit monde des précurseurs de la cryptographie pour les énigmes. Certains chercheurs en linguistique ayant analysé les écrits de Nakamoto l’affirment : il n’est sans doute pas d’origine nippone…

Un inventeur mystérieux

Comme on vient de le voir, le nom même de Satoshi Nakamoto contient (ou pas) sa part de mystère. N’oublions pas qu’il « invente » le bitcoin grâce aux travaux de divers adeptes du cypherpunk : des pros de l’anonymat et de la cryptographie sur le web.

Une liste de 10 à 12 noms circule sur le web, mais beaucoup de chercheurs penchent pour un des pionniers, et malgré les démentis, Nick Szabo est au top de la liste. 

Cependant, beaucoup de théories ont fleuri autour de cette monnaie. Certains avancent qu’elle a été mise en place par le gouvernement américain, et plus précisément la CIA et la NSA, vu la sécurité et la puissance de calcul développées lors des premiers pas du bitcoin. D’autres y voient la main d’Elon Musk ou celle d’une officine étatique russe.

Des fortunes amassées en peu de temps… ou pas 

La presse regorge d’histoires de nouveaux millionnaires, voire milliardaires, grâce aux bitcoins. 

Dans la liste publiée en 2018 par Forbes, sur les 10 milliardaires en cryptomonnaies figurent trois investisseurs des premiers temps, donc déjà riches avant de parier sur les monnaies virtuelles. Les 7 autres milliardaires sont… les fondateurs de ces cryptomonnaies. (3)

De même, on ne compte plus les histoires de fortunes perdues à cause de la perte d’un mot de passe, de sites de portefeuilles soi-disant hyper-protégés qui se font pirater ou disparaissent corps et biens, etc. Un exemple parmi d’autres : un disque dur « rempli » de 7 500 bitcoins aurait fini dans une décharge municipale du Pays de Galles. De quoi alimenter la fièvre spéculative autour de cet OVNI monétaire…

Ajoutez à cela que le monde mystérieux du bitcoin se marie volontiers avec celui non moins fantasmagorique du DarkWeb dans des échanges commerciaux plus qu’illégaux : drogues, armes, etc. Et vous avez une recette idéale pour un buzz hyper-efficace sur le long terme.

Un cours « anarchique » mais soigneusement manipulé ?

Personne ne contrôle le bitcoin assure certains…

Rien ne semble plus faux si on prend en compte qu’à peu près 40 % des bitcoins sont détenus par un petit nombre de personnes. Il devient donc facile d’influencer les cours en se concertant sur des opérations d’achats et de ventes massives. Le concept d’un cours lié à l’offre et la demande est alors biaisé, la majorité de l’offre étant contrôlée. Cependant, aucun des détenteurs de masse de bitcoins n’a intérêt à tout revendre d’un seul coup et de précipiter ainsi la fin de cette monnaie. Donc, finalement, une autorégulation semble bien en place.

Cependant, l’échange de bitcoins se faisant au travers de plateformes, celui-ci peut cumuler plusieurs « cours » en même temps. En 2015, une plateforme valide un cours à plus de 2 200 $, sur d’autres il ne dépassait pas les 300 $ ! Les échanges ont d’ailleurs été annulés. Bizarre pour une monnaie soi-disant libre…

Une valeur refuge en cas de crise ?

Qui aurait pu prévoir que cette monnaie tant décriée serait une valeur refuge ? En effet, en cas de dévaluation forte de la monnaie officielle, certains malins se sont tournés vers le bitcoin.

En Europe, vers 2015, à Chypre et en Grèce, les épargnants n’ont plus rien du jour au lendemain. La confiance des habitants envers les politiciens et les banques est ruinée, beaucoup de gens voient d’un autre œil cette monnaie qui n’est pas aux mains des organismes officiels.

Autre exemple, en Chine où la dévaluation du yuan à peu près à la même époque provoque un mouvement massif vers le bitcoin.

Virtuelle ou réelle ?

Le bitcoin est une monnaie virtuelle. Certains commerces l’acceptent comme monnaie « normale ». Néanmoins, comment font les millionnaires en bitcoins pour vivre dans le luxe « réel » ?

Tout simplement en échangeant leurs bitcoins en euros ou dollars ou autres, grâce à des intermédiaires ou des places de marchés. Donc cette monnaie qui n’existe pas, qui est montrée du doigt par les banques, qui n’a pas de cours légal, qui n’a pas d’existence légale peut tout simplement s’échanger contre des euros… Étonnant non ?

La monnaie des gangsters

Des cybercriminels qui volent des portefeuilles virtuels de bitcoins, qui achètent et revendent de la drogue et des armes sur le fameux DarkWeb, et surtout blanchissent l’argent de leurs exactions… La liste est longue des frasques autour de cette monnaie qui, du coup, bénéficie d’une aura sulfureuse. La fermeture des sites de ventes de drogues et plus, sur internet, et la relation avec le bitcoin a créé un brusque engouement dans le grand public qui ne connaissait pas cette monnaie virtuelle.

Des chiffres fabuleux 

Un bitcoin, qui valait à sa naissance 0 $, est parvenu à plus de 19 500 dollars le 17 décembre 2017 (suivant les sources, ce chiffre varie). Ses cours non régulés peuvent augmenter de 1700 % en quelques mois… ou dévisser presque d’autant. Malgré cette volatilité extrême, voire douteuse pour certains, de plus en plus de commerces acceptent cet argent qui n’a finalement aucun cours légal.

La fin du monde 

Pour fabriquer des bitcoins, une monnaie virtuelle qui n’a donc pas d’existence en dehors du web, il faut résoudre des équations de plus en plus complexes au fur et à mesure de leur création.

La fabrication de derniers bitcoins va selon certains requérir d’énormes puissances de calcul. À tel point qu’on parle volontiers de catastrophe écologique. Là aussi, les chiffres avancés par des spécialistes sont phénoménaux… Mais aucun ne semble avoir les mêmes.

On compare le minage d’un bitcoin avec la puissance d’un congélateur par an ou l’énergie d’un ménage américain pendant un an, ou l’équivalent de la consommation énergétique d’un pays comme le Nigéria… Bref, encore une fois, des chiffres un peu surréalistes et assez peu vérifiables.

Un de ces spécialistes auto-proclamés du bitcoin explique, chiffres à l’appui, que cette monnaie risque de tuer la planète, rien que ça ! (4)

Tout le monde en a… ou pas

Toutes ces frasques et autres débats font souvent la Une des journaux, on a même l’impression que le monde entier se rue sur les bitcoins, qu’il faut participer à ce mouvement de masse pour ne pas manquer le coche… Or la Suède, qui abrite apparemment le plus de possesseurs de bitcoins, ne totalise que 0,3 % de la population propriétaire de cette monnaie virtuelle ! Soit un peu moins de 30000 personnes. Alors que le bitcoin envahit écran et cerveau, les détenteurs sont bien rares…

Arnaque ou pas ?

Vous n’y comprenez pas grand-chose, au bitcoin ?

Vous n’êtes pas les seuls : il est quand même assez drôle de voir les plus grands banquiers et économistes de la planète encourager le bitcoin en disant que c’est l’avenir… Ou dire que ce n’est pas une vraie monnaie mais une vraie arnaque.

Arnaque digne d’un système de Ponzi pour les uns, véritable (r)évolution monétaire qui va sauver l’économie mondiale pour les autres, le bitcoin est-il un placement financier durable ? Il est évidemment difficile de répondre à cette question. Avoir quelques bitcoins dans son portefeuille, pourquoi pas ? En faire le seul investissement paraît très dangereux.

La « peur de rater quelque chose » ou FoMO (Fear of Missing Out), la volonté d’être à la pointe d’un « truc » virtuel mais cool, l’attrait pour l’interdit, pour la marge, pour le fameux filon d’or, font que les monnaies virtuelles ont semble-t-il de beaux jours devant elles.

En tout cas, une chose est sûre, le bitcoin a bien révolutionné le système monétaire mondial.

Sur son exemple, de nombreuses cryptomonnaies ont vu le jour… Et certaines avec des organismes bien officiels aux commandes. Après les îles Marshall, les banques nationales s’y mettent : Grande-Bretagne, Canada, Singapour, etc.

Quant au système de blockchain qui permet des échanges et stockages sécurisés, pratiquement tous les organismes bancaires travaillent dessus. Et le succès de ces techniques va croissant, étant appliqué dans des secteurs bien différents des échanges financiers : cadastre, négoce, projets collaboratifs, traçabilité de denrées alimentaires, etc.

Bref, quel que soit l’avenir de cette monnaie de tous les fantasmes, une chose est sûre : la reine des monnaies virtuelles a durablement marqué les esprits et le monde économique.

(1) http://www.weidai.com/bmoney.txt
(2) https://www.blockchain.com/fr/btc/tx/4a5e1e4baab89f3a32518a88c31bc87f618f76673e2cc77ab2127b7afdeda33b
(3) https://www.forbes.com/sites/jeffkauflin/2018/02/07/cryptocurrency-richest-people-crypto-Bitcoin-ether-xrp/
(4) https://digiconomist.net/Bitcoin-carbon-footprinthttps://digiconomist.net/Bitcoin-carbon-footprint